31.12.17
Homélie pour la messe de funérailles de Sœur Anne-Maylis,
Sœur Missionnaire de la Charité, (décédée le 24 décembre)
En l’église Saint-Ambroise, le vendredi 29 décembre 2017
Célébrer les obsèques d’une religieuse a toujours quelque chose de paradoxal et peut-être ce paradoxe est-il plus marqué encore pour une Sœur Missionnaire de la Charité. Sans doute a-t-on jadis tant comparé l’entrée dans la vie religieuse à une « mort au monde » que l’expression a lassé et s’est usée elle-même, mais il y a incontestablement de cela, quelque chose d’une mort volontaire au monde : les parents et les frères et sœurs et ensuite les neveux et nièces d’une religieuse l’éprouvent parfois fortement.
La liturgie du 5ème jour de l’octave de Noël nous fait accompagner notre sœur Anne-Maylis, en ce dernier temps de sa vie terrestre, avec le vieillard Syméon. Dès ses vœux perpétuels et, certainement déjà auparavant, lorsque la décision de répondre sans réserve à l’appel du Seigneur s’est forgée en son cœur, notre Sœur a prononcé les paroles du vieillard Syméon, « homme juste et religieux qui attendait la Consolation d’Israël » : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix selon ta parole. Car mes yeux ont vu ton salut que tu préparais à la face de tous les peuples ». Chaque soir, lors des Complies, elle a repris ce verset avec ses Sœurs, et ce n’étaient pas que des mots émouvants. Car l’intuition initiale de sainte Mère Teresa avait bien été d’aller vers ceux et celles qui mouraient dans la rue, vers ceux que la société laissait mourir sans les voir, comme des « déchets » selon la forte expression du pape François, et il s’agissait pour elle, non pas de les arracher à la mort d’abord, mais avant tout de leur permettre de passer d’un monde de l’indifférence où ils ne comptaient pas, où ils avaient été et dont ils allaient partir sans que leur présence ou leur absence semble troubler qui que ce soit, à un monde, - le même et pourtant un tout autre monde-, où ils étaient reconnus, accueillis, entourés, fût-ce pour mourir tout simplement. « Mes yeux ont vu le salut » : le vieillard Syméon n’a vu qu’un enfant, né de gens modestes ; beaucoup de ceux que mère Teresa et ses sœurs ont accueillis à travers le monde n’ont vu en guise de salut que le sourire d’une religieuse, d’une femme qui se penchait vers eux et leur apportait de l’attention fraternelle, mais ce peu-là était et est beaucoup, ce peu-là donne à voir le salut complet, le salut total, que Dieu en Jésus nous promet et nous apporte déjà et dont il nous donne de vivre dès ici-bas. Car ce peu-là est la réalisation du commandement ancien, de la Parole qui, depuis l’origine retentit sur le monde créé, mais qui est aussi le commandement nouveau, « vraiment nouveau en Jésus et en vous ».
Ainsi notre sœur Anne-Maylis a-t-elle voulu vivre, comme chacune de vous, mes Sœurs : déjà, dès ici-bas, selon les relations du Royaume où chacun compte, où nul n’est un rouage, important ou dérisoire, d’un vaste ensemble, où chacun et chacune porte à tous les autres la présence, la venue même, de Dieu. Comme vous, mes Sœurs, notre sœur Anne-Maylis n’a plus voulu n’être que cela, un membre du Corps du Christ qui porte la charité du Christ à chacun, lui qui n’est rien d’autre que Dieu venant à nous pour nous aimer et nous permettre de l’aimer et pour nous apprendre à nous aimer les uns les autres. Avec vous, elle n’a pas cherché à apporter aux autres des solutions collectives à leurs problèmes - elles existent parfois, elles sont souvent utiles et nos sociétés sophistiquées savent en mettre au point - mais avec vous, elle a voulu apporter ce que les systèmes sociaux les meilleurs ne suffisent jamais à procurer, ce qui monte du cœur qui garde vraiment la parole du Seigneur Jésus-Christ et qui le reconnaît alors sous tous les visages où il se laisse approcher. Avec vous, elle a choisi de le porter, de porter sa venue, à ceux que nos sociétés sophistiquées, dans leur course, rejettent sur leurs marges, font tomber dans les fossés.
A y bien réfléchir, la rencontre entre Jésus et le vieillard s’inverse dans les faits : le vieillard vient vers l’enfant, sans doute, et il le salue au nom de tout le peuple d’Israël, mais il est plus vrai encore que cet enfant-là vient à ce vieillard, pour qu’il ne meure pas seul, pour qu’il ne parte pas dans la détresse mais le cœur plein d’espérance. Ce qui a été promis ne manque pas, ce qui a été promis dès le commencement est déjà là pour venir encore davantage. Notre sœur, comme vous toutes, avec vous toutes, ici à Paris mais aussi à Marseille ou à Lyon ou au Maroc, dans les lieux où elle a été envoyée, a contribué à faire sentir à beaucoup la venue de Jésus à eux, à leur assurer que leur pressentiment qu’ils n’étaient pas seuls, que Dieu veillait sur eux, ne les trompait pas. Mais alors en ce jour, nous osons affirmer que Jésus vient à elle, qu’elle va pouvoir le prendre dans ses bras ou être prise dans les siens. Au long de sa vie, elle s’est entraînée, en quelque façon, à le reconnaître dans les pauvres, dans les hommes et les femmes, parfois bien abîmés par des vies rudes et marqués par la rudesse des cœurs, la face glorieuse du Fils bien-aimé ; elle s’est habituée à se tenir devant lui dans le mystère de sa présence eucharistique. Elle saura le reconnaître en arrivant dans la lumière et elle saura se remettre à lui. Nous prions pour elle et avec elle, pour que le dernier pas de sa vie terrestre continue ce qu’a été son existence. Nous prions pour elle et avec elle, qui avance vers la pleine vie du Seigneur ressuscité, de celui qui s’est approché de Syméon et qui veut s’approcher de tout être humain et s’en laisser reconnaître.
Dans ses vœux religieux, dans sa consécration, notre sœur Anne-Maylis est morte au monde de l’efficacité, du progrès social, de la construction du monde, non par peur ni par mépris du monde, non par peur ou par mépris des êtres humains, mais parce qu’elle a choisi de ne se laisser mouvoir que par la lumière qui ne connaît pas de déclin ; elle a choisi de se consacrer à ce qui peut n’être que peu de chose ici-bas mais qui vaut pour l’éternité, non pas des choses à faire mais ce pour quoi on les fait, mais celui pour qui et en qui on les fait. Elle n’a pas voulu s’en remettre à ses forces pour aller dans le monde y porter l’amour ; elle a choisi de s’abriter en Jésus, d’être le plus possible, le mieux possible, l’instrument de Jésus, le Fils en qui le Père nous dit tout ce qu’il a à nous dire. Comment a-t-elle porté la vie du Ressuscité, comment a-t-elle gardé le commandement ou les commandements anciens et nouveaux qu’elle avait reçus au plus intime de son cœur, comment les a-t-elle mis en œuvre, comment leur a-t-elle donné chair de sa propre chair, vous le savez un peu, mes Sœurs, qui avez vécu avec elle, et vous, frères et sœurs, qui l’avez connue ou croisée. Vous savez quelque chose de son sourire, de son rire, de son service que rien ne pouvait arrêter, que la maladie elle-même n’a pu empêcher, puisqu’elle se retenait d’appeler les infirmières à son aide pour ne pas les accabler de travail ; vous avez su un peu de ses efforts et labeurs de supérieure, de ce qu’elle avait appris à supporter pour l’offrir, pour l’unir au Seigneur Jésus, pour le mettre à sa disposition ; le cœur de son cœur nous échappe à tous ; c’est son secret et celui du Seigneur, le secret du roi. A nous, il revient aujourd’hui, en accompagnant notre Sœur alors qu’elle se remet à celui qui seul peut juger nos vies, d’entendre la prophétie de Syméon à Marie, prophétie qui s’adresse à l’Église entière et à l’humanité : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction. » Syméon n’était pas grand prêtre, il était un homme juste et religieux qui attendait la Consolation d’Israël ». Dans le Temple, jadis, le grand-prêtre ne s’est pas dérangé pour Jésus enfant qui entrait pour être consacré à son Père ; aujourd’hui, vous, mes Sœurs, et quelques-uns avec vous, vous consacrez au service et, plus encore, à la rencontre des pauvres de nos sociétés. Vous manifestez à l’Église ce qui est vraiment important pour elle ; vous faites briller dans ce monde la seule lumière qui ne s’éteindra pas, et grâce à vous et à quelques-unes et quelques-uns comme vous, l’apôtre Jean a raison, hier comme aujourd’hui, de dire que « les ténèbres sont en train de disparaître et que déjà brille la vraie lumière ». Nous remettons notre Sœur entre les mains du Seigneur, et nous demandons à ce Seigneur, notre Seigneur, de susciter sans cesse dans son Église des femmes et des hommes capables, à sa mesure à lui, d’aller vers les autres avec seulement leur cœur plein de la parole ancienne et nouvelle. Nous osons croire en ce jour de Nativité que notre Sœur naît au ciel et nous osons demander qu’à nous aussi il soit donné de naître chaque année davantage à la charité de Dieu,
Amen
+ Eric de MOULINS BEAUFORT